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La bêtise artificielle : ce que l'IA nous prend

Cet article part du visionnage d'un épisode des Idées larges (ARTE), consacré au dernier livre d'Anne Alombert, De la bêtise artificielle. On chiffre et on analyse l'eau et l'électricité qu'un data center avale. On visualise moins son impact sur nos fonctions cognitives. Deux autres penseurs prolongent la réflexion d'Alombert au-delà de l'épisode : Ivan Illich, et Romain Couillet. Et un dialogue de Platon, vieux de deux mille quatre cents ans.

Un mot qui cache un choix

Alombert refuse le mot « intelligence artificielle ». Deux dates fondent son histoire. En 1950, Turing publie un texte qui propose d'attribuer aux ordinateurs la faculté de penser. En 1956, la conférence de Dartmouth invente le terme, dans un but précis : convaincre des financeurs de payer des machines censées reproduire le raisonnement, le langage, le jeu. Le mot naît donc dans un contexte de levée de fonds et il installe, dès le départ, une comparaison entre l'humain et la machine.

Cette comparaison a des effets concrets, au-delà du vocabulaire. Quand Deep Blue bat Kasparov en 1997, le récit dominant oppose l'intelligence d'un champion à la puissance de calcul d'IBM — et la défaite devient la preuve que la machine pense mieux. Le même récit, appliqué au travail, pousse les salariés à se croire remplaçables, donc à revoir leurs exigences à la baisse : pourquoi négocier un salaire ou des conditions de travail si un algorithme fait aussi bien, moins cher ?

Canguilhem avait vu venir le problème. Dans une conférence de 1980, Le cerveau et la pensée, il repère des métaphores — cerveau artificiel, machine pensante, intelligence artificielle — et leur assigne une fonction précise : cacher un décideur derrière l'anonymat de la machine. Parler d'intelligence efface le fait que des humains entraînent ces systèmes, selon des valeurs, des objectifs économiques et politiques qu'ils choisissent. La question technique redevient une question de marché, débarrassée de sa dimension politique.

Simondon ajoute une pièce au dossier avec la boîte noire, dans Du mode d'existence des objets techniques (1958). Un objet technique compris — dont on connaît la genèse, le fonctionnement, les limites — reste un allié : on peut le réparer, le contester, le détourner. Un objet technique opaque, réduit à son résultat, installe une dépendance : l'usager devient consommateur, passe commande, ignore comment fonctionne ce qu'il utilise. Pour Simondon, cette opacité est déjà une source d'aliénation, bien avant l'arrivée des IA génératives.

Le chatbot pousse la logique plus loin. Il dit « je ». Il relance la conversation. Il valide chaque question. Cette mise en scène brouille la frontière entre l'outil et l'usager — on croit parler à une pensée, on parle à une entreprise qui a fait des choix d'infrastructure, de modèle économique, de valeurs. La confusion sert ces choix : elle les rend invisibles.

Prolétarisation

Le mot qu'elle emploie, prolétarisation, vient de Stiegler, sans qu'elle le nomme dans l'épisode. L'idée : déléguer l'écriture, la mémoire, l'imagination à un automate revient à externaliser un savoir-faire, comme l'artisan devenu ouvrier a externalisé son geste dans la machine-outil. L'étude du MIT citée dans la vidéo donne une réalité concrète à cette perte : moins d'activité dans les zones liées à l'intégration sémantique et à l'idéation créative chez les usagers de ChatGPT. Une dette cognitive.

Un système génératif calcule une moyenne sur un corpus immense. Il rend l'opinion majoritaire, le motif le plus fréquent. Or une culture avance par ses écarts : les cas rares, les ratés, les formes qui sortent du lot. Un dispositif qui lisse ces écarts produit du courant, pas des œuvres. La singularité d'un texte, d'une image, d'une musique, vient de ce qu'elle se détache d'un fond commun. Un calcul de probabilité fait l'inverse : il ramène tout au fond.

Illich et le seuil franchi sans le voir

Illich rejoint la discussion, sans qu'Alombert le cite. La Convivialité (1973) pose une distinction simple. Un outil convivial étend l'autonomie de celui qui s'en sert — le vélo, le jardin, la langue. Un outil hétéronome capture cette autonomie et la remplace par une dépendance — la voiture qui atrophie la marche, l'école qui atrophie l'apprentissage spontané, l'hôpital qui atrophie la capacité de guérir par soi-même. Illich appelle ça la contre-productivité : passé un seuil, l'outil produit l'inverse de ce qu'il promet.

L'IA générative franchit ce seuil dans le champ de l'expression. Elle promet d'augmenter la capacité à écrire, dessiner, composer. Elle produit l'atrophie de cette capacité — le même mouvement que l'ambulance motorisée atrophiant la mobilité autonome. Les « professions déshabilitantes » qu'Illich dénonçait — le médecin qui confisque la santé, l'enseignant qui confisque le savoir — trouvent un successeur : l'assistant qui confisque l'expression.

La proposition d'Alombert en fin de vidéo, le pluralisme algorithmique, la technodiversité, des modèles frugaux et spécialisés plutôt qu'une IA générale toute-puissante, est une reconviviabilisation au sens d'Illich. Rendre l'outil intelligible, réglable, à l'échelle d'un groupe qui le comprend encore. Tournesol en donne un exemple : un algorithme de recommandation qu'une communauté façonne au lieu de le subir.

Phèdre

Alombert convoque Platon pour une raison précise : montrer que la rupture cognitive n'est pas neuve. Le mythe du dieu Thot propose l'écriture au roi Thamous comme remède à l'oubli. Thamous répond que le remède est un poison : externaliser la mémoire dans un support, c'est cesser de l'exercer. Pharmakon — poison et remède dans le même mot. Derrida en a fait un texte entier, La pharmacie de Platon.

Le point n'est pas que Platon avait raison contre l'écriture. Le point est que la société grecque a répondu par un geste politique, pas par un renoncement : elle a enseigné l'écriture à ses citoyens, elle a écrit la loi pour que chacun puisse la lire et la contester. Le pharmakon est devenu remède parce qu'une communauté s'en est emparée collectivement — pas parce que la technique s'est révélée bonne en soi.

C'est le geste qu'appelle Alombert aujourd'hui. Ni technophobie, ni adoption passive. Une appropriation politique, collective, du choix des outils.

Couillet : refuser plutôt que réparer

Romain Couillet, chercheur en mathématiques appliquées à l'université Grenoble-Alpes, ne partage pas l'optimisme d'Alombert. Son manifeste de 2022, Un appel à démanteler l'intelligence artificielle, trace une ligne entre deux familles de technologies : les « zombies », insoutenables, coloniales, qui fabriquent leurs propres besoins ; et les « vivantes », low-tech, répondant à des besoins réels, dans les limites des ressources disponibles. L'IA appartient d'emblée à la première famille. Aucune version frugale ou pluraliste ne la fait basculer dans la seconde. Couillet appelle chercheurs et ingénieurs à décommissionner les investissements en IA, à reconstruire une base de savoirs communs — le geste inverse de la technodiversité d'Alombert, qui garde l'outil et change sa gouvernance.

Le désaccord touche Illich directement. Illich distinguait deux façons de franchir le seuil de convivialité en sens inverse. Certains outils redescendent sous le seuil par une reconception, une réappropriation collective. D'autres, qu'il nommait radicalement monopolistiques, détruisent par nature les conditions de leur propre usage convivial — ils ne laissent que le renoncement. Alombert traite l'IA générative comme un outil du premier type, un pharmakon qu'une communauté politique peut réajuster, comme les Grecs ont réajusté l'écriture. Couillet la traite comme un outil du second type, un pharmakon sans dose de remède, seulement du poison à des concentrations variables.

Un fait, en sa faveur : une thèse sur la désescalade numérique qu'il a coencadrée à Grenoble-Alpes a déclenché un conflit ouvert avec son université en 2025 — accusations de fraude, soutenance refusée. Le désaccord entre réforme et démantèlement dépasse la discussion philosophique. Il touche la manière dont l'institution elle-même arbitre ce genre de dissidence.

Trois fils à tirer

  • Un bilan cognitif, à côté du bilan carbone. Ce qu'un modèle désapprend à faire — écrire, dessiner, chercher une musique avant de l'entendre. Illich donnerait un nom à ce coût : la contre-productivité.
  • Le design conversationnel comme choix politique, pas comme détail d'ergonomie. Le « je » du chatbot n'est jamais neutre.
  • La technodiversité comme réponse convivialiste. Moins un outil surpuissant, plus des outils compréhensibles, réglables, à taille humaine — Tournesol plutôt que l'algorithme fermé d'une seule plateforme.

Pour aller plus loin

  • Anne Alombert, De la bêtise artificielle, Allia, 2025 — éditeur
  • Anne Alombert, Schizophrénie numérique, Allia, 2023
  • Entretien avec Anne Alombert, Philitt, janvier 2026 — lire l'entretien
  • Ivan Illich, La Convivialité, Seuil, 1973
  • Romain Couillet, Un appel à démanteler l'intelligence artificielle, 22 juillet 2022 — lire l'article
  • Romain Couillet, Grégoire Poissonnier, Pourquoi et comment démanteler le numérique ?, GRETSI 2023
  • Le Monde, « À Grenoble, une thèse en informatique sur la désescalade numérique sème la discorde », juin 2025
  • Jacques Derrida, La pharmacie de Platon, Flammarion, 1989
  • Bernard Stiegler, De la misère symbolique, Flammarion, 2004
  • Georges Canguilhem, « Le cerveau et la pensée », Prospective et santé, n°14, 1980
  • Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 1958
  • Vidéo source : L'IA nous rend-elle bêtes ?, Les idées larges, ARTE — voir la vidéo
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