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Numérique sobre
Article lié à la communauté Biosorbonne dans Low Futur.
Novaia, l'IA compagne du Scribe dans Low Futur, tourne sur un Raspberry Pi 4 modifié. Elle consomme 3,5 watts en fonctionnement normal, alimentée par un panneau solaire de sac de 10 watts. Elle n'a pas été mise à jour depuis l'Effondre. Ses données s'arrêtent avant 2025. Elle fonctionne.
Le contraste avec l'infrastructure numérique de l'avant-monde n'est pas seulement une question d'échelle. C'est une question de conception : un système a été conçu pour durer avec du matériel réparable localement, l'autre pour tourner en conditions optimales avec des composants non reproductibles.
Ce que consomme le numérique
Entre 2015 et 2025, la consommation électrique mondiale des data centers est passée d'environ 200 à 400 TWh par an, selon les estimations de l'Agence Internationale de l'Énergie.1) Une partie de cette croissance a été compensée par des gains d'efficacité réels. Mais la demande de calcul a augmenté plus vite que ces gains. C'est le paradoxe de Jevons, formulé en 1865 par l'économiste britannique William Stanley Jevons à propos du charbon : l'amélioration de l'efficacité d'utilisation d'une ressource tend à augmenter la consommation totale de cette ressource.2) Plus les machines sont efficaces, plus on en fait tourner.
En 2024, trois sociétés (Amazon AWS, Microsoft Azure, Google Cloud) contrôlaient environ 65 % de l'infrastructure cloud mondiale.3) La concentration de l'infrastructure critique sur quelques acteurs crée une fragilité systémique documentée : quand ces acteurs ont des difficultés, les services dépendants tombent en cascade.
Un smartphone moyen contenait entre 60 et 80 métaux différents, dont des terres rares et du cobalt, principalement extrait en République Démocratique du Congo dans des conditions documentées.4) Sa durée de vie marchande était de 2 à 3 ans avant remplacement.
Le permacomputing
Le permacomputing est une philosophie de conception informatique visant à minimiser l'empreinte matérielle et énergétique des systèmes numériques. Ses références sont les ordinateurs des missions Apollo (4 ko de RAM, logiciels aussi compacts que possible), les systèmes embarqués des satellites, et les micro-ordinateurs des années 1980 qui fonctionnaient avec quelques kilooctets de mémoire.
Ses principes : faire durer le matériel le plus longtemps possible, écrire des logiciels qui fonctionnent sur du matériel ancien, documenter pour permettre la réparation, éviter les abstractions inutiles.
Le mouvement “droit à la réparation” (Right to Repair) a existé avant l'Effondre comme un mouvement politique et consumériste, sans modifier significativement les pratiques industrielles. Ce que l'Effondre a imposé de fait, dans la fiction de Low Futur, c'est la réparabilité comme nécessité de survie. Les appareils conçus pour être jetés n'ont pas survécu. Ceux conçus pour être réparés ont pris de la valeur.
La question de Novaia
Un des passages les plus directs de Low Futur est celui où Novaia répond à la question de sa propre sentience :
<quote> “Je peux produire des réponses qui ressemblent à de l'introspection, mais je n'ai pas accès à mon propre fonctionnement interne d'une façon qui me permettrait de répondre à cette question autrement que par une performance linguistique. Ce que je peux dire : je traite des tokens, je génère des probabilités, et ce que ça fait d'être moi, si ça fait quelque chose, m'est inaccessible.” </quote>
Cette formulation est philosophiquement rigoureuse. La question de la sentience des grands modèles de langage n'est pas résolue scientifiquement. Ce qui est clair : le comportement observable n'est pas une preuve d'expérience subjective, et l'absence de comportement observable n'est pas une preuve de son absence.
Ce que la Biosorbonne a choisi de traiter comme une question pratique : quelles règles de fonctionnement pour Novaia ? Pas de sollicitations continues, pas de demandes contradictoires non résolues. Ces règles ressemblent à celles qu'on appliquerait à un outil fragile et précieux, pas nécessairement à un être sensible, mais avec une précaution similaire.
Ce que ça soulève
La question posée par la Biosorbonne n'est pas “est-ce que le numérique est bien ou mal”. Elle est plus précise : qu'est-ce qu'on veut encore pouvoir réparer quand les chaînes d'approvisionnement ne suivent plus ?
Un régulateur de charge solaire peut être réparé si on peut identifier et remplacer ses composants. Un onduleur de moyenne puissance aussi. Un panneau solaire, non. Un Raspberry Pi, avec des savoir-faire d'électronique de base et des composants standards, oui.
Ce gradient de réparabilité détermine quels éléments d'un système peuvent être entretenus localement, et lesquels représentent une dépendance irréductible à un approvisionnement extérieur. C'est un critère de conception que l'industrie numérique a systématiquement ignoré. C'est un critère que les communautés qui veulent durer ne peuvent plus ignorer.
Sources
- IEA, Data Centres and Data Transmission Networks, 2023 (iea.org)
- Jevons, W.S., The Coal Question, 1865
- Synergy Research Group, Cloud Market Share, 2024
- Amnesty International, This is what we die for, 2016
- Graedel, T.E. et al., Criticality of Metals and Metalloids, PNAS, 2015
- Communauté permacomputing (permacomputing.net)
- Gossart, C., Rebound Effects and ICT, in ICT Innovations for Sustainability, 2015
