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Nourrir une ville

Article lié à la communauté Nantes-Récolte dans Low Futur.


En 1990, Cuba perd l'URSS. Les importations soviétiques de pétrole et d'engrais s'arrêtent. L'agriculture industrielle cubaine, construite sur ces imports, s'effondre. La ration alimentaire moyenne passe de 3 000 à moins de 1 900 kcal par jour. Dans les villes, les gens ont faim.

En 2002, La Havane produit 90 % de ses légumes frais localement.1) Des jardins sur les toits, dans les cours, dans les parkings abandonnés, sur les terrains vagues. Des “organoponicos” : jardins sur béton avec substrat apporté, sans sol naturel. Des centaines de milliers de jardiniers urbains, formés, organisés, soutenus par une politique municipale active.

C'est le seul exemple documenté de transition alimentaire urbaine réussie à grande échelle sous contrainte. Ce qu'il dit sur la possibilité : c'est faisable. Ce qu'il dit sur les conditions : ça ne se fait pas spontanément.


Ce que produisent les jardins urbains

La productivité du maraîchage biologique intensif en pleine terre est de 15 à 40 kg de légumes par mètre carré et par an.2) Ces rendements élevés nécessitent beaucoup de travail humain, de l'eau, du compost en abondance, et une maîtrise technique pointue. Ils ne se transfèrent pas sans formation.

L'aquaponie associe la pisciculture en circuit fermé et la culture hydroponique : les déjections des poissons fertilisent les plantes, les plantes filtrent l'eau pour les poissons. Le système est économe en eau (économie de 80 à 95 % par rapport à la culture en pleine terre3)) et très productif à l'espace. Sa fragilité : il dépend d'une alimentation électrique pour les pompes et l'aération. Un déséquilibre (mortalité des poissons, coupure électrique) peut faire effondrer l'ensemble du système en quelques heures.

Les champignons (pleurotes, shiitakes) se cultivent sur des substrats ligno-cellulosiques, paille, marc de café, copeaux de bois, qu'ils décomposent. Ils ne nécessitent pas de lumière, peu d'espace, et valorisent des déchets. Un bloc de substrat inoculé produit 2 à 4 fois son poids en champignons sur plusieurs mois. La souche peut se propager indéfiniment avec des conditions de stérilité minimales.


Rosario et la politique municipale

Rosario, en Argentine, a développé après la crise économique de 2001 un programme municipal d'agriculture urbaine couvrant 800 hectares de jardins communautaires. Particularité : les jardins étaient organisés par quartier avec des coordinateurs municipaux, intégrant formation, distribution et commercialisation.4)

Ce que Rosario et La Havane partagent : une volonté politique municipale forte qui mobilise des terrains, fournit des intrants (semences, compost), forme des jardiniers, et organise la distribution. L'agriculture urbaine à grande échelle ne se fait pas par agrégation de jardins individuels. Elle se fait par coordination active.

À Nantes-Récolte dans Low Futur, c'est l'assemblée de communauté qui joue ce rôle : sans l'autorité d'un État municipal, mais avec une légitimité collective comparable. La question que le jeu pose sans la trancher : est-ce que la légitimité élective peut remplacer la légitimité institutionnelle pour des décisions d'allocation de ressources à grande échelle ?


Distribuer sans argent

L'économie du don a été documentée par Marcel Mauss dans “Essai sur le don” (1923-1924) et par Bronisław Malinowski dans les sociétés mélanésiennes. Ce que ces travaux montrent : la distribution sans monnaie fonctionne dans des communautés où tout le monde se connaît et où la réputation a un effet régulateur. Elle se heurte au problème du passager clandestin, celui qui prend sans contribuer, dès que le groupe dépasse la taille où la réputation peut opérer.

Elinor Ostrom, Prix Nobel d'économie 2009, a documenté les conditions nécessaires à la gestion collective durable des ressources communes : règles adaptées aux conditions locales, mécanismes de surveillance collective, sanctions graduées, procédures accessibles de résolution des conflits.5) Ces conditions sont exigeantes. Elles expliquent pourquoi la plupart des tentatives de communs échouent, et pourquoi certaines durent depuis des siècles.

Ce que Nantes-Récolte a développé est une forme de don contraint : chacun contribue selon ses capacités déclarées à l'assemblée, reçoit selon ses besoins déclarés. L'assemblée valide et arbitre. Ce système fonctionne sur la confiance et la visibilité sociale. Il est moins stable que l'échange marchand anonyme, mais il produit une cohésion sociale que l'échange marchand anonyme ne produit pas.


Ce que ça soulève

La mécanisation agricole a suivi un paradoxe documenté : en augmentant la productivité du travail, elle a permis de cultiver plus de surface, ce qui a conduit à une surproduction chronique, une baisse des prix agricoles, une nécessité de cultiver encore plus pour maintenir les revenus, et donc d'acheter encore plus de machines. Ce cercle, la “course à la taille”, a abouti à la disparition de la majorité des exploitations agricoles européennes en moins de deux générations.

À Nantes-Récolte, les outils sont collectifs et non achetés à crédit. Le problème se déplace : qui décide de l'acquisition d'un outil nouveau ? Qui bénéficie de sa productivité augmentée ? Comment éviter que l'outil collectif profite davantage à ceux qui savent déjà s'en servir ?

Ces questions n'ont pas de réponse institutionnelle universelle. Elles se résolvent dans les pratiques concrètes, dans les assemblées qui arbitrent, dans les régulations qui évoluent. Ce que Cuba et Rosario montrent, c'est que les solutions existent. Ce qu'ils montrent aussi, c'est qu'elles ne surgissent pas d'elles-mêmes.


Sources

  • Altieri, M.A. & Funes-Monzote, F.R., Monthly Review, 2012
  • FAO, Urban Agriculture in Cuba, 2007
  • Fortier, J.-M., Le jardinier-maraîcher, Écosociété, 2012
  • Love, D.C. et al., Aquacultural Engineering, 2015
  • Dubbeling, M. & de Zeeuw, H., RUAF Foundation, 2011
  • Ostrom, E., Governing the Commons, Cambridge University Press, 1990
  • Mauss, M., Essai sur le don, 1923-1924
1)
Altieri, M.A. & Funes-Monzote, F.R., The Paradox of Cuban Agriculture, Monthly Review, 2012.
2)
Fortier, J.-M., Le jardinier-maraîcher, Éditions Écosociété, 2012.
3)
Love, D.C. et al., Commercial Aquaponics Production and Profitability, Aquacultural Engineering, 2015.
4)
Dubbeling, M. & de Zeeuw, H., Urban Agriculture and City Climate Change Adaptation, RUAF Foundation, 2011.
5)
Ostrom, E., Governing the Commons, Cambridge University Press, 1990.
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