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Construire avec le vivant

Article lié aux communautés Hauts Terriens et Kêr Glas dans Low Futur.


Les murs des longères bretonnes de Kêr Glas sont bourrés de fucus séché entre les planches. L'algue brune, récoltée dans la zone intertidale, régule l'humidité, résiste à la pourriture et ignifuge naturellement. Cette pratique était courante sur les côtes bretonnes avant les années 1950. Elle a quasiment disparu avec l'arrivée de la laine de verre. Les vieux bâtiments où elle était encore utilisée ont mieux résisté que les autres.

Ce n'est pas une anecdote de reconstitution historique. C'est un cas parmi d'autres d'une même dynamique : des matériaux efficaces, abandonnés non pas parce qu'ils ne fonctionnaient plus, mais parce que des matériaux industriels standardisés étaient moins chers à produire en série et plus faciles à vendre.


Les matériaux et leurs performances

Torchis et terre crue

Le torchis est un mélange de terre argileuse (15 à 30 % d'argile), de fibres végétales (paille, chanvre) et d'eau, appliqué sur une armature en bois. Il est documenté depuis au moins 6 000 ans av. J.-C. et retrouvé indépendamment sur cinq continents.1) Un tiers de la population mondiale vit encore dans des bâtiments en terre.

Sa qualité principale : l'inertie thermique. La terre absorbe la chaleur le jour et la restitue la nuit, ce qui réduit les écarts de température intérieure sans énergie. Sa limite : la sensibilité à l'eau. Un torchis sans enduit de protection et sans débord de toit se dégrade rapidement. Les maisons à colombages qui ont survécu plusieurs siècles le doivent à leur entretien, pas à la durabilité intrinsèque du matériau.

Paille

Une botte de paille bien tassée et enduite offre un lambda de 0,052 W/m·K, comparable à la laine de roche.2) La paille est un sous-produit de la céréaliculture : elle est disponible partout où l'on cultive des céréales. Elle ne nécessite aucune transformation industrielle. Sa limite : elle ne supporte pas l'humidité sans protection.

Chanvre

La chènevotte (partie ligneuse de la tige de chanvre) mélangée à de la chaux forme le béton de chanvre. Son lambda est de 0,06 à 0,09 W/m·K. Moins performant que la laine de roche à épaisseur égale, mais respirant, régulateur d'humidité, et fabriqué à partir d'une plante cultivable localement.3)

Laine de mouton

Lambda de 0,035 à 0,04 W/m·K. Naturellement résistante à la flamme (elle se carbonise plutôt qu'elle ne brûle). Régule l'humidité. Dans une communauté d'élevage, c'est un sous-produit quasi-gratuit. Sa trajectoire est la même que celle du fucus : abandonnée au profit de la laine de verre, redécouverte quand l'industrie a cessé de suivre.

Fucus vesiculosus

Isolant côtier, documenté dans les archives ethnographiques bretonnes. Propriétés : régulation de l'humidité, résistance à la pourriture, ignifugation naturelle. Récolte manuelle dans la zone intertidale, séchage au vent, glissement entre les planches de bardage. Disparu vers 1950. Réintroduit à Kêr Glas par observation des bâtiments anciens encore debout.

Architecture solaire passive

Trois principes : capter les apports solaires en hiver (orientation sud, grandes ouvertures), stocker la chaleur dans des masses thermiques (dalle, mur en terre ou en pierre), exclure le soleil en été (débords de toit calculés). À 45° de latitude nord, un débord de 60 à 70 cm sur une fenêtre de 1 m de haut suffit à ce compromis.4) Ces principes étaient intégrés dans toute l'architecture vernaculaire de montagne et méditerranéenne avant l'ère du chauffage central.


Ce que ça soulève

Ces matériaux partagent un défaut commun au regard de l'économie industrielle : ils ne se standardisent pas bien. Le bon dosage du torchis dépend de la terre du chantier, de l'humidité du moment, de la main de l'artisan. Aucun manuel ne peut le transmettre complètement. Léandre, maçon de terre aux Hauts Terriens, formule la règle : « Jamais un savoir dans une seule paire de mains. Toujours trois personnes qui savent faire, minimum. »

Ce principe, la redondance des compétences comme protection contre la perte irréversible, est documenté dans les études sur la résilience organisationnelle.5) Les savoirs artisanaux disparaissent presque toujours d'un coup, par le départ ou la mort de la dernière personne qui les détenait seule.

La question n'est pas de savoir si ces matériaux fonctionnent. Elle est de savoir qui peut les mettre en œuvre, dans quelles conditions, avec quels droits sur le sol et le bâti. La technique biosourcée sans foncier accessible reste une technique de privilégié.


Sources

  • CRAterre, Traité de construction en terre, 1989
  • RFCP, fiches techniques construction paille (rfcp.fr)
  • Collet, F., thèse INSA Rennes, 2004
  • Oliva, J.-P., L'isolation thermique écologique, Terre Vivante, 2010
  • Nonaka, I. & Takeuchi, H., The Knowledge-Creating Company, Oxford, 1995
  • Polanyi, M., The Tacit Dimension, 1966
  • Archives ethnographiques bretonnes, CRBC (Centre de Recherche Bretonne et Celtique)
1)
CRAterre, Traité de construction en terre, 1989.
2)
RFCP, Réseau Français de la Construction en Paille, fiches techniques.
3)
Collet, F., Caractérisation hydrique et thermique de matériaux de génie civil à faibles impacts environnementaux, thèse INSA Rennes, 2004.
4)
Oliva, J.-P., L'isolation thermique écologique, 2010.
5)
Nonaka, I. & Takeuchi, H., The Knowledge-Creating Company, 1995.
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