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Agroforesterie et souveraineté alimentaire
Article lié à la communauté Forêt de Lascor dans Low Futur.
Un noyer atteint sa pleine production fruitière vers 20 à 30 ans après la plantation. Une châtaigneraie greffée commence à produire vers 5 à 10 ans. Quelqu'un qui plante un noyer aujourd'hui plante pour ses enfants ou pour des inconnus. Cette temporalité est étrangère à la logique agricole des cinquante dernières années, qui a conçu l'exploitation comme une unité économique rentable à court terme, avec des emprunts à rembourser et des intrants à renouveler chaque saison.
L'agroforesterie revient sur ce temps long. Associer des arbres et des cultures sur la même parcelle est une pratique ancienne, retrouvée indépendamment dans la quasi-totalité des agricultures du monde avant la mécanisation. Ce n'est pas une technique marginale : c'est ce que l'agriculture européenne a été pendant la majorité de son histoire.
Ce que les chiffres disent
Le LER (Land Equivalent Ratio) mesure la productivité comparée d'une parcelle en agroforesterie par rapport à des monocultures séparées. Une méta-analyse de 200 systèmes dans le monde donne un LER moyen de 1,3 à 1,7.1) Ça signifie qu'un hectare en polyculture arborée produit l'équivalent de 1,3 à 1,7 hectares en monocultures séparées. L'explication : une utilisation simultanée des ressources (lumière, eau, sol) à différentes profondeurs et différentes saisons.
La densité optimale pour ne pas trop concurrencer les cultures : de 50 à 150 arbres par hectare selon les espèces, soit un arbre tous les 8 à 14 mètres.2)
Les réseaux mycorhiziens amplifient ces effets. 80 à 92 % des espèces végétales terrestres vivent en symbiose avec des champignons du sol.3) Les champignons étendent la surface d'absorption racinaire d'un facteur 10 à 50 selon les espèces, en échange de sucres issus de la photosynthèse. Ce réseau est détruit par le labour profond et les fongicides. Il se reconstitue sur plusieurs années de sol non perturbé. C'est pourquoi le travail superficiel du sol est central dans les systèmes agroforestiers.
Le problème des intrants azotés
Le procédé Haber-Bosch fixe l'azote atmosphérique en présence d'hydrogène (tiré du gaz naturel) et d'un catalyseur, sous haute pression et haute température. Il consomme 1 à 2 % de l'énergie mondiale et produit la moitié de l'azote contenu dans les protéines alimentaires humaines.4) Sans lui, les rendements céréaliers chuteraient de 40 à 50 % dans les systèmes qui n'ont pas développé d'alternatives.
Les alternatives documentées : les légumineuses fixent l'azote atmosphérique via des bactéries symbiotiques dans leurs nodules racinaires. Une prairie à trèfle peut fixer 100 à 200 kg d'azote par hectare et par an, soit l'équivalent des doses utilisées en agriculture conventionnelle.5) La rotation céréales/légumineuses était la base de l'agriculture européenne avant les engrais de synthèse.
Les systèmes agroforestiers établis depuis 10 ans et plus montrent des déficits azotés bien moindres que les monocultures : le sol y est plus vivant, les symbioses mycorhiziennes plus développées, les pertes par lessivage plus faibles.
La question de la permaculture
La permaculture a été formalisée par Bill Mollison et David Holmgren en Australie dans les années 1970, à partir d'observations de forêts et d'agricultures traditionnelles des zones tropicales humides. Les premiers textes ne créditent pas les pratiques des peuples autochtones australiens, pacifiques et d'Asie du Sud-Est dont ils s'inspirent directement.6)
Cette critique est documentée et juste. Elle ne remet pas en cause les techniques. Elle soulève la question de qui nomme et qui possède un savoir : le mot “permaculture” est australien, mais les pratiques qu'il décrit existaient depuis des siècles chez des peuples qui n'en ont pas reçu le crédit.
Ce que Lascor pratique dans Low Futur ressemble plus à une permaculture de fait qu'à une application doctrinaire : des choix faits pour des raisons pratiques qui convergent avec les principes sans avoir été conçus depuis eux. C'est peut-être la meilleure version du concept : celle qui n'a pas besoin du mot.
Ce que ça soulève
L'agroforesterie est plus productive, plus résiliente, et restaure le sol à long terme. Elle est aussi plus complexe à mettre en œuvre, dépendante d'un foncier stable et d'un horizon temporel qui dépasse une génération.
La question n'est pas si ces systèmes fonctionnent. Ils fonctionnent. La question est : qui peut se permettre de planter pour ses enfants ? L'accès au foncier, la stabilité résidentielle, l'absence de dette à court terme : ce sont des conditions préalables que la structure économique de l'avant-monde rendait difficiles d'accès pour la majorité des agriculteurs. Les communautés qui ont pu les réunir après l'Effondre ont bénéficié d'un contexte exceptionnel.
Sources
- Palma, J.H.N. et al., Agriculture, Ecosystems & Environment, 2007
- Dupraz, C. & Liagre, F., Agroforesterie : des arbres et des cultures, France Agricole, 2011
- Smith, S.E. & Read, D.J., Mycorrhizal Symbiosis, Academic Press, 2008
- Simard, S. et al., Net transfer of carbon between ectomycorrhizal tree species, Nature, 1997
- Erisman, J.W. et al., Nature Geoscience, 2008
- Peoples, M.B. et al., Symbiosis, 2009
- Mollison, B. & Holmgren, D., Permaculture One, 1978
- Blaikie, C., Decolonising Permaculture, 2016
