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Monnaies locales et alternatives à l'argent

Article lié à la communauté Clermont-Versant dans Low Futur.


En juillet 1932, la ville de Wörgl, en Autriche, émet ses propres billets. Ces billets perdent 1 % de leur valeur chaque mois. Pour les conserver, les détenteurs doivent coller un timbre mensuel ; le produit des timbres alimente un fonds communal. En un an, le chômage local baisse de 25 % alors qu'il augmente partout ailleurs dans le pays. En novembre 1933, la Banque nationale autrichienne fait interdire l'expérience. Motif : monopole d'émission monétaire.

Ce n'est pas une anecdote marginale. C'est le résumé d'une tension qui traverse toute l'histoire des monnaies alternatives : elles fonctionnent localement, et c'est précisément pour cette raison qu'elles sont supprimées.


Ce qu'une monnaie locale fait que l'argent ordinaire ne fait pas

Une monnaie locale ancre les échanges dans un territoire. Ce qui circule entre les membres ne peut pas sortir du réseau pour aller alimenter une épargne ailleurs. C'est sa force et sa limite : elle produit de la richesse locale, et elle isole.

Le WIR suisse (Wirtschaftsring) a été créé en 1934 par seize entreprises qui s'accordaient mutuellement des crédits sans intérêt pour pallier la pénurie de francs.1) En 2020, environ 60 000 PME en faisaient encore usage. Sa particularité : le WIR ne se convertit pas en francs. Personne ne peut en sortir pour thésauriser ailleurs. Cette contrainte, qui semble une faiblesse, est ce qui le stabilise depuis quatre-vingt-dix ans.

La monnaie fondante (ou monnaie Gesell, du nom de l'économiste germano-argentin Silvio Gesell, 1862-1930) est une variante : la monnaie perd de la valeur si on ne l'utilise pas. Elle pénalise la thésaurisation et force la circulation.2) Le Wörgl en était une application. Le Chiemgauer bavarois (actif depuis 2003, encore en usage dans la fiction de 2060) aussi.

Les SEL (systèmes d'échange local) fonctionnent sur un autre principe : une unité de compte interne, sans intérêt, qui enregistre des services échangés sans monnaie externe. Documentés dans plusieurs centaines de communautés depuis les années 1980, ils se heurtent à une limite historique : ils reposent sur des relations de confiance directes difficiles à maintenir au-delà de quelques centaines de membres.


Ce que ça révèle

La monnaie n'est pas un outil neutre. Elle est un système de confiance institutionnelle. Ce que le Wörgl a démontré, c'est que le monopole d'émission monétaire est une décision politique, pas une nécessité économique. La Banque autrichienne n'a pas interdit l'expérience parce qu'elle échouait. Elle l'a interdite parce qu'elle réussissait en dehors de son contrôle.

Les cryptomonnaies, présentées avant les années 2020 comme une alternative radicale, ont reproduit la même logique dans un autre registre : une infrastructure énergétique centralisée (le Bitcoin consommait autant d'électricité que l'Argentine à son pic3)), une concentration des acteurs, et une valeur entièrement dépendante d'une confiance collective qui peut s'effondrer du jour au lendemain. Elles n'ont pas résolu le problème de la confiance. Elles l'ont déplacé.

La tension que Clermont-Versant illustre dans Low Futur n'est pas technique. C'est celle-ci : une monnaie locale fonctionne à condition que personne ne puisse en sortir pour rejoindre un système plus puissant. Ce qui protège la communauté la contraint aussi. Savoir si cette contrainte est acceptable ou non, c'est une question politique, pas économique.


Sources

1)
Studer, T., WIR and the Swiss National Economy, 1998.
2)
Gesell, S., L'Ordre économique naturel, 1916. Keynes salue Gesell dans la Théorie générale (1936).
3)
Cambridge Bitcoin Electricity Consumption Index, 2022.