====== Sentience animale et élevage ====== //Article lié à la communauté Val-d'Équinoxe dans [[https://rienadire.fr/Low-futur/|Low Futur]].// ---- Un mouton reconnaît jusqu'à 50 visages de congénères et les mémorise sur plusieurs années. Il reconnaît aussi des visages humains. Cette capacité a été documentée dans une étude publiée dans Nature en 2001 par Keith Kendrick et son équipe à l'Institut Babraham de Cambridge.((Kendrick, K.M. et al., //Sheep don't forget a face//, Nature, 414, 2001.)) Les moutons expriment des comportements de détresse lors de séparations, et des comportements de deuil après la mort d'un congénère. Ce que faire de cette information n'est pas résolu. C'est le point de départ de la communauté Val-d'Équinoxe dans Low Futur. ---- ===== Ce que la science a établi ===== La **Déclaration de Cambridge sur la Conscience** a été signée le 7 juillet 2012 par un groupe de neuroscientifiques réunis à Cambridge, en présence de Stephen Hawking. Elle affirme que les mammifères, les oiseaux et les pieuvres possèdent les substrats neurologiques de la conscience : les structures cérébrales, les processus neurochimiques et les circuits nerveux qui sous-tendent les états conscients.((Low, P. et al., //The Cambridge Declaration on Consciousness//, Francis Crick Memorial Conference, 2012.)) Elle ne tranche pas la question philosophique de la conscience subjective. Elle établit que les bases biologiques sont présentes. En 2022, le Royaume-Uni a adopté l'//Animal Welfare (Sentience) Act//, qui reconnaît explicitement la sentience des céphalopodes (pieuvres, calmars) et des décapodes (homards, crabes). C'est la première législation nationale à étendre cette reconnaissance au-delà des vertébrés. En France, les animaux sont reconnus comme "êtres vivants doués de sensibilité" dans le Code civil depuis 2015 (article 515-14). Ces avancées légales n'ont pas modifié les pratiques d'élevage industriel de façon significative. Ce qu'elles ont fait : rendre difficile, légalement et philosophiquement, l'affirmation que les animaux d'élevage n'ont pas d'expérience subjective. ---- ===== Le loup, le troupeau, et la coexistence documentée ===== Le loup est revenu en France spontanément depuis l'Italie, confirmé en 1992 dans le parc national du Mercantour.((Boitani, L., //Action Plan for the Conservation of the Wolves in Europe//, Conseil de l'Europe, 2000.)) Les premières reproductions ont été documentées en 1993-1994. Trente ans de suivi ont produit une documentation détaillée sur les conditions de coexistence entre élevage et grand prédateur. Les mesures efficaces : les chiens de protection (patous de la race Montagne des Pyrénées, Kangals d'Anatolie), le rassemblement nocturne des troupeaux, la présence humaine augmentée. Les études disponibles indiquent une réduction des attaques de 60 à 90 % avec des chiens de protection bien formés, par rapport aux troupeaux non protégés.((CERPAM, //Efficacité des chiens de protection//, 2015.)) Le mécanisme est simple : le loup évite les contacts avec les humains et les chiens. Il ne s'attaque aux troupeaux que dans les conditions où le rapport risque/gain lui est favorable. La présence de chiens de protection modifie ce rapport. Deux à trois chiens par troupeau de 100 à 200 têtes est la norme recommandée. Ce que cette documentation révèle : la coexistence est possible, et elle a un coût en travail et en infrastructure. Ce n'est pas une question technique. C'est une question de répartition de ce coût entre les éleveurs, l'État, et la société. ---- ===== Un droit ancien ===== La loi Grammont, adoptée le 2 juillet 1850, est la première loi française de protection animale et l'une des premières en Europe. Elle punissait les mauvais traitements envers les animaux domestiques exercés publiquement. La restriction "publiquement" en limitait considérablement la portée. Les **prud'homies de pêche méditerranéennes** sont un exemple différent mais convergent : des corporations de pêcheurs qui gèrent collectivement l'accès aux zones de pêche depuis le XIIe siècle, avec des règles adaptées aux conditions locales, des mécanismes de surveillance collective et des sanctions graduées. Elinor Ostrom, Prix Nobel d'économie 2009, les cite parmi les systèmes de gestion collective des communs qui ont fonctionné pendant plusieurs siècles sans surexploitation.((Ostrom, E., //Governing the Commons//, Cambridge University Press, 1990.)) ---- ===== Ce que ça soulève ===== Val-d'Équinoxe, dans Low Futur, ne prétend pas avoir résolu la contradiction entre reconnaître la sentience des animaux et continuer à les élever. La communauté la nomme, cherche à minimiser la souffrance, et continue. C'est une position inconfortable. C'est aussi celle de la plupart des personnes qui pensent sérieusement à cette question sans adopter le véganisme strict. Ce que Novaia observe à ce propos n'est pas un verdict moral. C'est une description : la communauté a cherché à ne pas avoir à choisir ouvertement, pas à résoudre la question de fond. La question reste ouverte. Elle se pose différemment selon qu'on dispose d'alternatives alimentaires, selon les contextes climatiques, selon les relations concrètes entretenues avec les animaux concernés. Il n'y a pas de réponse universelle. Il y a des positions qu'on peut tenir avec plus ou moins de cohérence. ---- ===== Sources ===== * Kendrick, K.M. et al., //Sheep don't forget a face//, Nature, 2001 * Low, P. et al., //The Cambridge Declaration on Consciousness//, 2012 (fcmconference.org) * UK Parliament, //Animal Welfare (Sentience) Act 2022// * Ostrom, E., //Governing the Commons//, Cambridge University Press, 1990 * Boitani, L., //Action Plan for the Conservation of the Wolves in Europe//, 2000 * CERPAM, //Efficacité des chiens de protection//, 2015 * McLeman, M.A. et al., //Social recognition in sheep//, Applied Animal Behaviour Science, 2008